Monseigneur Paul Desfarges, archevêque d’Alger «Il faut continuer à montrer qu’entre chrétiens et musulmans nous pouvons vivre ensemble»

Parmi les événements marquants de l’année 2018, la béatification des religieux assassinés durant la décennie noire et leur reconnaissance comme « bienheureux » par l’Eglise catholique a été de ceux qui ont été les plus médiatisés à l’échelle internationale. L’archevêque d’Alger, Monseigneur Paul Desfarges, revient sur cet évènement. Entretien.

Reporters : L’an 2018, a été pour l’Eglise catholique d’Algérie une année d’exception marquée par la béatification des religieux assassinés durant la décennie noire. Quelle réaction, Monseigneur, avez-vous par rapport à cet évènement ?
Monseigneur Paul Desfarges: Je peux dire que notre église catholique est dans une grande joie après cette béatification qui s’est passée dans des conditions exceptionnellement bonnes grâce d’ailleurs à l’appui des autorités algériennes qui n’ont vraiment ménagé aucun effort pour que tout se passe dans de très bonnes conditions et en particulier les efforts du ministre des Affaires religieuses. Donc, une grande joie. Une grande joie qui est d’autant plus grande que nous l’a sentons partagée par le peuple algérien qui s’est associé d’une manière très belle à cette célébration, d’autant que nos 19 religieux et religieuses ont été honorés et sont devenus (es) bienheureux, tout comme ont été honorés nombre de victimes algériennes de la décennie noire, en particulier les 114 imams, sans oublier tous les autres, journalistes, écrivains, artistes et toutes les personnes anonymes qui ont perdu la vie en fidélité à dieu et leur conscience et par amour de leur pays, et ce, grâce au ministre des Affaires religieuses. La béatification est une fête de fraternité, de réconciliation et de paix. Comme le pape l’a souligné dans son message : un grand signe de fraternité a été tracé dans le ciel de l’Algérie ce jour-là. Je pense que c’est toujours dans le cœur et ça continuera de produire de bons fruits.

Dans son message lu par Mgr Becciu, le saint Pape François a souhaité que la célébration de la béatification aide à panser les blessures et créer une dynamique nouvelle de la rencontre du vivre ensemble à la suite de nos bienheureux. Comment doit-on comprendre le message papal ?
Le Saint-Père souhaitait que la béatification se passe dans les meilleures conditions. Il nous a demandé de bien préparer l’évènement parce que 20 ans ou 25 ans, ce n’est pas une période très ancienne et les blessures sont encore là. Il souhaitait que la béatification ne rallume pas les plaies, mais au contraire qu’elle aide à les apaiser et à les guérir. Je crois que la béatification a contribué à cela.
Toute la célébration, notamment le passage à la mosquée le matin, s’est passée dans un esprit de paix et de célébration, pour ne pas oublier et pour dire que nous l’emportons par le vivre ensemble. Nous choisissons une relation de fraternité, une relation de rencontre entre chrétiens et musulmans, non pas une relation de confrontation. Vivre un islam de convivialité et de fraternité et non de séparation.

Il y avait des imams à la béatification…

Oui. Ils ont accueilli la délégation à la grande mosquée d’Oran. Un très bel accueil. Nous étions très émus. Le cardinale Becciu était très ému, lui aussi, de cet accueil chaleureux. Les imams ont assisté avec nous à la célébration. C’est un « signe fort » voulu et soutenu par M. Mohamed Aïssa. Ce n’était pas une cérémonie entre chrétiens qui honorent leurs victimes, mais une cérémonie qui nous rassemble dans la fraternité avec les musulmans qui ont perdu leurs proches.

Comment vit-on la foi catholique dans un pays où la majorité est musulmane ?
On vit le cœur de la foi catholique qui est l’amour fraternel. La grande consigne de Jésus est : « Aimez-vous les uns et les autres comme je vous ai aimé, aimé même l’ennemi ». Cela veut dire qu’il n’y a pas d’ennemi ! On gagne un frère quel qu’il soit avec l’amour, la charité. Nous donnons la grâce, la joie. Ce n’est pas facile tous les jours, je le concède et je ne voudrais pas idéaliser les choses. On a des amis Algériens et Algériennes. On s’aime. Nous donnons de l’amour gratuit. Nous avons des activités humanitaires et caritatives, dans un esprit de gratuité et d’amour. Sans distinction. Nous ne cherchons pas si la personne est musulmane ou chrétienne ou quelqu’un qui n’a pas de religion. Beaucoup d’Algériens sont avec nous. Nous « vivons ensemble », nous n’avons pas oublié ce principe. Nous sommes dans cet esprit. Le cœur de notre foi est de témoigner l’amour universel.

Et quelle mission a-t-on quand on est un homme religieux comme vous ?

J’essaie de faire la communion et l’union entre tous les chrétiens qui sont très différents. J’aide aussi chacun à vivre sa vocation de chrétiens. L’église n’est pas là uniquement pour s’occuper de ses fidèles, elle essaye également d’aider tout le monde dans le chemin de la fraternité et de l’amitié avec tous.

Quel message avez-vous pour l’an 2019 ?
Mon message est de poursuivre le message qui a été tracé dans le ciel d’Oran pour toute l’Algérie. Paix à notre pays et fraternité dans notre pays. Un beau message à diffuser et qui a été donné au monde entier lors de la béatification. Il faut continuer à montrer qu’entre chrétiens et musulmans nous pouvons vivre ensemble. Ce n’est pas simplement les uns à côté des autres. Mais nous pouvons ensemble faire grandir la paix, en se mettant ensemble au service des plus faibles, des plus pauvres, des handicapés, des migrants…

La béatification est un message de paix pour le monde entier. Comment vous expliquez cela ?

D’abord, c’était la vie de nos bienheureux, ces 19 frères et sœurs. Ils ont donné leurs vies à Dieu et aux autres. Le monde est aujourd’hui en proie à des tensions et à des divisions. Et l’islam est stigmatisé…, il y a des peurs. Une image caricaturale de l’Islam est souvent présentée par certains médias. Là, nous pouvons témoigner que nous connaissons des frères et sœurs qui vivent autre chose. Le monde a besoin de ce témoignage.

Il y a certains imams ou religieux musulmans qui interdisent aux musulmans de célébrer la fête de fin d’année…

Ce n’est pas à moi de répondre à la place des musulmans. Mais autant que je connaisse, les frères musulmans et musulmanes sauront y répondre d’eux-mêmes. Il me semble qu’il n’y a rien qui empêche de faire la fête avec ses amis et ses proches. Nous, nous aimons faire la fête, le jour de l’Aid, nous sommes invités, nous partageons avec les musulmans leur joie, nous recevons des gâteaux. Le jour de Noël nous invitons les musulmans, nous leur donnons des gâteaux. C’est la fin d’année, nous passons à une autre année. L’amitié et la fraternité, c’est le cœur de toutes les religions.

Pourquoi le Pape n’est pas venu en Algérie pour célébrer la cérémonie de la béatification ?

Pour plusieurs raisons. Ce n’est pas à lui de célébrer la cérémonie de la béatification, habituellement. La période n’était pas favorable pour lui. Les autorités algériennes nous ont fait comprendre que ce n’est pas le bon moment, mais ils souhaitent la venue du Saint-Père y compris le président, il n’y a aucun problème de ce côté. Cette béatification prépare une visite du saint Pape en Algérie. Le peuple algérien l’accueillera avec beaucoup de joie, je n’en doute pas.

Selon vos précédentes déclarations, justement vous avez dévoilé que le saint Pape est attendu en Algérie ?

Je suis comme vous. Je l’attends, je l’espère. De mon côté, je continuerai à dire au Saint-Père que le peuple algérien l’attend. Et je continuerai à voir avec les autorités les bonnes conditions pour le recevoir.

Peut-on attendre une canonisation ?

Nous l’espérons. Dans plusieurs années. Il faut que des signes soient donnés par nos bienheureux eux-mêmes. Des signes, c’est-à-dire ce que nous appelons « des miracles » chez nous : quand nous prions, nous demandons leurs intercession, que des signes soient donnés (signes de paix, de guérison ou de réconciliation). Nous sommes confiants que cela va arriver, mais il faut attendre.





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