Pourquoi les Aztèques organisaient-ils des sacrifices humains ?


Pour eux, les sacrifices humains étaient une institution religieuse et politique. Pour autant, elle se retourna contre eux à l’arrivée des conquistadors au XVIe siècle.

De part et d’autre d’un immense bûcher exhalant des vapeurs d’encens, deux armées se font face. Certains guerriers sont revêtus de justaucorps en peau de jaguar, d’autres sont recouverts de plumes d’aigle. Derrière leurs boucliers émergent des masques à l’effigie d’un dieu grimaçant ou d’une tête d’oiseau, des panaches aux couleurs vives… Les deux camps présentent des effectifs parfaitement identiques et s’affrontent suivant un cérémonial précis, sur un terrain neutre et sacré, dans ce qui pourrait s’apparenter à un tournoi médiéval. Le but de cette étrange bataille, appelée xochiyaoyotl (la «guerre fleurie»), n’est pas de tuer mais de capturer des ennemis pour les offrir, ensuite, en sacrifice au soleil.

Les Aztèques n’ont pas inventé ce rite. Il trouve son origine, si l’on se fie à l’historien d’origine indigène Chimalpahin (1579-1660), dans des pratiques plus anciennes et communes aux peuples de l’ancien Mexique. Dans ses Relations, écrites en nahuatl entre 1610 et 1631, il rapporte plusieurs épisodes de conflits rituels, survenus entre les Chalcas et les Tlacochcalcas en 1324. Il détaille aussi une «guerre tactique entre chefs guerriers » opposant les Aztèques et les Chalcas en 1378. Dans ces combats, seuls les «gens de services» – c’est-à-dire les simples soldats – pouvaient trouver la mort. S’ils étaient faits prisonniers, les nobles, qui eux ne s’entretuaient pas, étaient libérés à l’issue de la bataille.

Les historiens ne font qu’émettre des hypothèses pour expliquer ces joutes : entraînement pour l’élite guerrière, moyen de maintenir les populations asservies sous pression, voire opportunité pour des dirigeants en place de se débarrasser de rivaux potentiels. Aucune de ces explications n’exclut les autres, d’ailleurs. Quoi qu’il en soit, c’est avec Moctezuma Ier, qui régna de 1440 à 1469, que la guerre fleurie prit une ampleur sans aucune mesure. Selon certaines sources, ces combats ritualisés trouveraient leur justification dans une série de catastrophes naturelles : nuées de sauterelles, en 1446, grandes inondations, en 1449, ou famine, en 1454. Les prêtres auraient alors réclamé davantage de sacrifices humains pour apaiser les dieux en colère. La guerre était le lieu idéal pour se fournir en victimes. «Le but des guerriers n’était pas en effet de tuer le plus d’ennemis possible mais de les capturer pour les sacrifier. Ainsi les soldats étaient suivis de spécialistes qui ligotaient les combattants ennemis jetés à terre. La bataille se transformait donc en une multitude de duels dont l’enjeu était la capture de l’adversaire», explique l’historien Pierre Crépon dans Les Religions de la guerre (éd. Ramsay, 1982).

Faire des prisonniers était le meilleur moyen de gravir les échelons de la hiérarchie militaire et devenir, distinction suprême, un «chevalier tigre» ou un «chevalier aigle». Un principe inculqué dès le plus jeune âge : «Ton devoir c’est de donner à boire au soleil le sang des ennemis» étaient les premiers mots qu’entendait le nouveau-né de la bouche de l’accoucheuse.

Mais dans les années 1450, l’Empire aztèque s’étendant déjà du golfe du Mexique jusqu’au Pacifique, les possibilités de conquête se faisaient moins nombreuses. Pour s’approvisionner en «eau de jade» et en «précieuses figues de barbarie de l’aigle» – autrement dit, en sang et en coeurs humains – sans sacrifier leurs troupes, les souverains de la Triple Alliance (Mexico, Texcoco et Tlacopan) auraient alors passé un accord avec les six cités-Etats de la vallée voisine de Puebla. Dans L’Empire aztèque : impérialisme militaire et terrorisme d’Etat (éd. Economica, 2001), le chercheur français Paul Hosotte rapporte les modalités de cette entente : «Le pacte prévoyait qu’à intervalles réguliers, dans des limites de temps bien définies, des adversaires se feraient la guerre, à la seule fin de se procurer des victimes pour les autels de leurs dieux respectifs, toute idée d’un bénéfice territorial quelconque étant exclue».

Sous l’impulsion de Moctezuma Ier et de Tlacaelel, son frère et conseiller suprême, la guerre fleurie se trouva institutionnalisée. La vaste réforme religieuse mise en place au même moment faisait du peuple aztèque le peuple élu du soleil. Tlacaelel persuada les prêtres que l’astre du jour réclamait toujours plus de sang. Les sacrifices, déjà fréquents, atteignirent une échelle faramineuse. En 1487, les célébrations pour la rénovation du temple de Mexico-Tenochtitlán, la capitale de l’empire, en donne un ordre de grandeur : ils furent, selon certaines estimations, 80 000 à se succéder sur la pierre sacrée.

Certains chercheurs remettent en cause cette vision purement spirituelle et attribuent aux Aztèques des motivations plus matérialistes. C’est notamment l’hypothèse avancée par l’anthropologue américain, Ross Hassig, spécialiste des sociétés méso-américaines. Dans son ouvrage Aztec Warfare. Imperial Expansion and Political Control (University of Oklahoma Press, 1995), il insiste sur le fait que, même si elle était présente, la justification religieuse était avant tout une façon de masquer des buts politiques. Selon l’auteur, le contrôle de Mexico sur les autres cités s’avérait fragile et partout dans l’empire des révoltes menaçaient cette domination. Les combats rituels constituaient une entreprise de propagande destinée à démontrer la supériorité militaire de la capitale aztèque et la futilité de toute résistance. C’était aussi une guerre d’usure. En raison du faible nombre d’hommes engagés dans ces combats, les armées aztèques pouvaient maintenir une pression militaire sur leurs ennemis, à faible coût. «Une approche bon marché à un problème militaire persistant», conclut Ross Hassig.

Frederic Hicks, de l’université de Louisville (Kentucky), doute lui aussi de la dimension uniquement sacrificielle de la guerre fleurie, dans Flowery war in Aztec History, un article publié sur le site spécialisé www.latinamericanstudies.org. Il s’interroge : pourquoi les puissantes cités de la Triple Alliance n’ont jamais soumis les petits Etats voisins de la vallée de Puebla, Tlaxcala, Huexotzinco et Cholula ? Faibles et désunis ces royaumes auraient pourtant été faciles à conquérir. L’hypothèse de Hicks est que les cités conquérantes n’ont tout simplement pas essayé. La guerre fleurie n’aurait été qu’une sorte d’entraînement des jeunes guerriers. Un empire fondé sur la conquête se devait de maintenir le niveau de ses troupes. C’est ce qu’aurait expliqué Moctezuma II lui-même. Dans la synthèse qu’il publia en 1590, Histoire naturelle et morale des Indes, le jésuite José de Acosta relate une conversation entre Cortés et l’empereur aztèque. Ce dernier déclare avoir voulu «exercer la jeunesse mexicaine pour qu’elle ne soit pas élevée dans l’oisiveté et le régal».

Quelles qu’aient été ses motivations, la guerre fleurie finit par se retourner contre ses inventeurs. C’est en effet une des raisons qui poussa les cités de la vallée de Puebla à combattre aux côtés d’Hernán Cortés et de sa poignée de conquistadors pour terrasser l’Empire aztèque.

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Article paru dans le magazine GEO Histoire n° 40 (Mayas, Toltèques, Aztèques), août – septembre 2018.



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