Les Mayas, seigneurs de la jungle et maîtres du temps


L’histoire des peuples mayas a de quoi donner le tournis. Elle s’étend sur plus de 4 000 ans et s’inscrit dans un vaste territoire qui comprend les Etats actuels du Guatemala et du Belize, une partie du Honduras et du Salvador, et les Etats du sud du Mexique. Dans cette région méridionale de la Méso-Amérique, les Mayas ont construit tant de cités – une étude réalisée par des chercheurs américains en 2005 a répertorié plus de 4 400 sites – qu’à ce jour, aucune liste complète n’a pu être dressée.

Brillante et plurimillénaire, cette civilisation s’est pourtant soudain évanouie, sans aucune explication satisfaisante. Le mystérieux effondrement de ce monde, que tente d’élucider l’anthropologue américain Arthur Demarest dans une étude passionnante (Les Mayas, éd. Tallandier, 2004), explique que les conquistadors espagnols, surgissant à l’apogée de l’empire mexicain aztèque voisin, ont négligé cette civilisation bien antérieure et alors en pleine déliquescence dans les forêts de l’Amérique centrale.

C’est beaucoup plus tard, vers 1840, en parcourant la péninsule du Yucatán et le Chiapas, au sud du Mexique, puis en explorant les forêts du Guatemala et du Honduras, qu’un diplomate américain, John Lloyd Stephens (1805-1852), et l’artiste anglais Frederik Catherwood (1799-1854), découvrirent d’ensorcelants vestiges. Ils révélèrent alors au monde des pyramides, des palais et des temples qui semblaient reproduire dans la pierre l’exubérance de la forêt tropicale. Au contraire de la géométrie spatiale, plutôt horizontale, à laquelle obéissent les monuments aztèques du Mexique central, l’architecture maya se projette vers le haut. Elle monte à l’assaut du ciel dans une profusion d’ornements qui n’a rien de gratuit. Comme allaient peu à peu le démontrer plusieurs générations d’archéologues et d’épigraphistes, chaque élément est un signe, chaque monument un ensemble de symboles astronomiques et sacrés qui reflètent la complexité d’une religion, d’une métaphysique – et de la société dont elles sont l’expression.

Les Mayas n’ont jamais connu l’unité politique

Leur âge d’or, qui s’étend de 600 à 800, voit s’épanouir une galaxie de cités-Etats rivales, tantôt alliées, tantôt en guerre. L’hégémonie des unes succède à celle des autres, ainsi sur plus de cinq cents ans. Elles ont pour nom Tikal au Guatemala, Copán au Honduras, Palenque au Chiapas, Uxmal et Chichén Itzá dans le Yucatán – pour ne nommer que quelques-unes des principales. Leur économie de subsistance les contraint dans un périmètre qui ne dépasse guère 20 ou 30 kilomètres. L’explication en est simple : les Mayas ne connaissent pas la roue, ni les animaux de traits. Leurs villes sont bâties non sur un plan d’avenues et de rues, mais autour de terrasses artificielles, sur lesquelles s’élèvent les pyramides, les bâtiments publics, les demeures des nobles. Les habitations du peuple, en chaume, boue et bois, se dispersent dans les clairières taillées à main d’homme, près des champs de maïs, entre les jardins, les cultures en terrasses, les potagers, les jachères et la jungle elle-même. Seuls ont subsisté, bien sûr, les édifices en pierre, malgré mille ans de pluie torrentielle, l’assaut des lianes et l’oppression des arbres.

L’ethnologue français Jacques Soustelle (1912-1990) évoque dans Les Quatre Soleils (éd. Plon, 1967) sa visite, à Palenque, d’une de ces pyramides. Du sommet à la plateforme, il descend, par un étroit escalier intérieur, les 23 mètres du monument, pénètre dans une crypte où sont représentés neuf dieux aux vêtements luxueux – les neuf divinités du monde souterrain appelé «Xibalba» par les Mayas – montant la garde autour d’un sarcophage orné d’admirables bas-reliefs. Celui-ci contient le squelette «d’un roi-prêtre inhumé avec ses bagues et son pectoral de jade, un masque de jade sur le visage. A côté du sarcophage avaient été posées deux têtes en stuc : visages de jeunes gens aux traits raffinés, couronnés de plumes et de fleurs, un sourire à peine esquissé sur les lèvres». Une date gravée sur la dalle, traduite par les épigraphistes, informe le visiteur que cette tombe a été scellée le 27 janvier 633… Ces temples et tombes somptueuses sont les seules à avoir subsisté. Mais les archéologues savent que les Mayas entretenaient d’innombrables tombeaux domestiques. Ils multipliaient les rites adressés aux défunts considérés comme des médiateurs entre les puissances surnaturelles et les vivants. Leurs morts reposent tout près d’eux, le plus souvent sous le sol même de la maison.

Le cosmos maya

Extrêmement élaboré, le cosmos maya comporte vingt-deux niveaux, treize pour les cieux, neuf pour le monde souterrain ou inframonde, chacun étant personnifié par une divinité. Entre les cieux et l’inframonde se développe le plan terrestre où vivent les hommes. L’univers entier est sacralisé. Les dieux (notamment l’un des principaux, Chaak, dieu de la Pluie) revêtent de multiples aspects en fonction des quatre points cardinaux qui ont chacun leur couleur : rouge à l’est, noir à l’ouest, blanc au nord, jaune au sud. Ce n’est qu’en vertu d’un savoir astronomique et d’un calcul du temps extraordinairement sophistiqué que prêtres et souverains peuvent conduire les rites qui assureront l’abondance des récoltes, le bien-être des populations, la pérennité de leurs cités-Etats.

L’importance primordiale accordée au mouvement du soleil, de la lune et de la planète Vénus se retrouve dans le Popol-Vuh, l’un des rares codex mayas qui n’a pas été brûlé par les Espagnols. Il raconte le combat de deux jumeaux, Hunahpu et Xbalanque, contre les seigneurs de la nuit et les puissances souterraines. Ces deux héros descendent dans l’inframonde, périssent, renaissent miraculeusement, ce qui évoque le parcours nocturne du soleil avant sa renaissance en tant que soleil du matin, et le parcours parallèle de Vénus, étoile du soir puis étoile du matin.

A la tête de la cité-Etat règne le K’uhul Ajaw, le «Divin Seigneur», qui, s’il intervient peu dans l’administration et l’économie, joue un rôle capital pour tout ce qui a trait au culte, à la cosmologie et à la place de l’homme dans l’univers. Notamment lorsque s’achève un cycle, un katun. Alors sont édifiés stèles et monuments. Un culte est pratiqué, centré sur le sacrifice de captifs ou sur les saignées royales : le souverain gravit les marches du temple et, avec l’aide de prêtres ou de membres de sa famille, lacère son sexe et d’autres parties de son corps, puis laisse le sang couler sur un papier d’écorce qu’on brûle ensuite pour que lui apparaissent, dans une transe enfumée, des images prophétiques.

De telles cérémonies sont minutieusement orchestrées, explique le mayaniste Arthur Demarest, afin qu’y participent des «centaines, si ce n’est des milliers de prêtres, d’assistants, de musiciens, de danseurs, de porteurs d’éventail et de nobles visiteurs venus d’autres centres». Ces rituels grandioses renforcent la cohésion des croyances, cimentent les alliances entre cités-Etats et affermissent le pouvoir idéologique du roi, c’est-à-dire «son rôle de chaman et d’axe de communication entre le peuple, le monde surnaturel, les forces du temps et les ancêtres». Son essence sacrée, le sang versé dans l’autosacrifice, constitue le lien physique entre tous ces éléments. Au point que l’attribut distinctif de la royauté maya n’est pas le sceptre ou la couronne, comme en Europe, mais la lame d’obsidienne, tranchante comme un rasoir, avec laquelle le roi fait couler son sang.

Autre rite spécifique dont on trouve d’impressionnants vestiges à Chichén Itzá, au nord du Yucatán : le jeu de balle. Les dimensions du stade (168 mètres de long pour 66 de large), son étrange caractéristique acoustique qui veut qu’en claquant des mains à droite on entende sept échos et neuf si on claque des mains à gauche – sept et neuf étant des chiffres magiques chez les Mayas – incitent à penser que le match était plus une cérémonie qu’un sport. Le jeu a lieu entre deux grands murs latéraux avec des tribunes au-dessus et aux extrémités du terrain. Deux équipes, l’une représentant les forces de l’inframonde (symbolisées par des jaguars), l’autre les lumières (sous la forme d’aigles), se lancent une balle de caoutchouc pouvant peser plus de 3 kilos en essayant de la faire passer à travers des anneaux scellés dans les murs. On ne peut toucher la balle avec la main ou le pied. Les joueurs la lancent ou la reçoivent seulement avec les coudes, les genoux et les hanches. Au terme du match qui peut durer plus d’une journée, le chef de l’équipe gagnante peut avoir la tête tranchée par le chef de l’équipe perdante : pour les Mayas, c’est le suprême honneur, ce rite sanglant étant associé au culte de la fertilité. La tête est alors empalée dans le mur prévu à cet effet, juste à côté du stade.

Toujours à Chichén Itzá se dresse le majestueux «château» (castillo pour les Espagnols). Il s’agit d’un chef-d’oeuvre de l’astro-architecture méso-américaine, une pyramide supportant un temple auquel on accède par quatre escaliers de 91 marches chacun, en tout 364 – donc 365 avec la plate-forme supérieure, ce qui représente les jours de l’année. Chaque façade de la pyramide comprend neuf étages à degrés que l’escalier divise en deux, formant ainsi dix-huit sections qui correspondent au nombre des mois mayas. L’orientation de la pyramide est telle qu’au moment précis des équinoxes de printemps et d’automne, le soleil frappe les arêtes de la pyramide d’une ombre qui fait croire que les grosses têtes de serpents au pied des escaliers se prolongent de leurs corps ondulants. C’est le «serpent à plumes», dieu des Réincarnations, appelé «Kukulkan» chez les Mayas. Son culte aurait été introduit à Chichén Itzá par les Toltèques, descendus du Mexique central à la fin du Xe siècle.

Cet événement, le mélange Maya-Toltèque, a fait de Chichén Itzá le dernier grand centre hégémonique de l’âge classique maya. De nouvelles idées – certaines reprises du vieux fond maya, d’autres importées du Mexique – ont favorisé l’essor de la cité, à la fois comme Etat conquérant et comme centre de pèlerinage religieux. Son militarisme affiché, ses cultes nouveaux ou rénovés, son activité marchande favorisée par la proximité de la mer, ont à la fois enrichi la ville et précipité son déclin – en quelques décennies.

Le déclin de la civilisation maya

Car les années 1050-1100 voient vaciller la haute culture maya classique, son ordre politique, à la fois sacré et féodal. Les mots «chute» ou «effondrement» ne conviennent guère à cette extinction lente, dont les causes sont assez confuses. Arthur Demarest les énumère : «Coût élevé des compétitions de prestige, exacerbation des conflits armés, hausse de la population et dégradation de l’environnement.» L’ère qui s’ouvre, dite «postclassique» (900-1200), d’abord très dynamique, est bientôt secouée par des troubles. Ce qui est sûr, c’est qu’apparaît alors une logique économique et politique différente. Le «divin seigneur» s’efface devant un gouvernement plus collégial. Les élites prolifèrent et entrent en rivalité. La désintégration de la civilisation classique ressemble à un désenchantement général.

Pendant les cinq ou six siècles précédents, une élite restreinte, soutenue par ses artisans, ses artistes et ses savants, avait su imposer aux villages l’autorité des villes par son prestige sacré, peu ou pas du tout par la force. Le cultivateur acceptait de prélever une part considérable de sa production pour nourrir cette élite parce que l’aristocratie sacerdotale lui garantissait, en échange, la protection des dieux de la Pluie, du Soleil et du Maïs. Avec l’époque postclassique, le charme est rompu. Le paysan se dérobe en revenant à son lopin familial, à sa hutte, aux dieux de son hameau à qui il rend un culte simple et sans faste. Désertant les villes, que la brousse commence à gagner, et bientôt la jungle, les élites se regroupent dans les centres encore puissants du nord, au Yucatán. Elles y seront décimées au XVIe siècle par la conquête espagnole, par leur intégration volontaire ou non à l’ordre colonial, au mieux par le métissage et, au pire, par les maladies venues d’Europe.

Il n’empêche, comme le souligne l’ethnologue Jacques Soustelle, que si la civilisation aztèque «a été assassinée, alors qu’elle était en pleine floraison, par les émissaires d’une autre civilisation, venus réellement d’un autre monde», les civilisations plus anciennes de Chichén Itzá, de Palenque, de Tikal (qui, au VIIIe siècle, ne comptait pas moins de 280 000 habitants) «ont été consumées par un mal inhérent à leur structure elle-même».

Mais une civilisation ne meurt jamais tout à fait. La christianisation massive des Mayas n’a pas empêché leur culture de perdurer en sourdine. Certaines coutumes ancestrales populaires ont subsisté sous la forme de science occulte, de magie. Les villages indigènes se choisissent un chaman qui joue le rôle de l’ancien grand prêtre. Il connaît encore des bribes de l’ancien calendrier sacré et sait faire des présages. Il est chargé des cérémonies qui doivent amener la pluie après plusieurs mois de saison sèche. La montagne la plus proche remplace la pyramide. Il y monte sacrifier un coq, fait couler le sang, le mélange avec du copal (mot nahuatl qui signifie «encens» et désigne une résine fossile proche de l’ambre), dont la fumée odoriférante s’élève dans les airs…

Et on a assisté, dans les années 1980, à un réveil spectaculaire. D’abord au Chiapas, avec la révolte des petits propriétaires terriens contre un accord de libre-échange signé avec les Etats-Unis qui menaçait de faire disparaître leur culture agricole vivrière. Puis au Guatemala, avec Rigoberta Menchu, issue de la nombreuse communauté maya refoulée, opprimée par une dictature féroce. Son combat pour les droits de l’homme et des minorités lui a valu en 1992 le prix Nobel de la paix, reconnaissance internationale du message humain, spirituel, écologique d’un monde qui s’est constitué, voilà plus de trois mille ans, comme à l’envers du nôtre.

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Article paru dans le magazine GEO Histoire n° 40 (Mayas, Toltèques, Aztèques), août – septembre 2018.



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